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Quand les trans deviennent experts Le devenir trans de l’expertise

Publié, le mardi 26 avril 2005 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : mardi 26 avril 2005


Quand les trans deviennent experts Le devenir trans de l’expertise

Tom Reucher

"Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur"
proverbe africain

La psychanalyse et la psychiatrie sont discréditantes, voire injurieuses í l’égard des transsexuels. Les théories dominantes véhiculées par ces deux disciplines considí¨rent la transsexualité comme une maladie mentale. N’oublions pas qu’elles avaient fait de míªme avec les personnes homosexuelles, se rendant ainsi responsable de bon nombre de souffrances psychologiques secondaires dues í une « contrainte í la normalité ». C’est grí¢ce í une vigoureuse contre-offensive des personnes concernées afin d’arríªter cette « maltraitance théorique »( ), comme le dit Franí§oise Sironi, que l’homosexualité est sortie de la nosographie psychiatrique. La théorie psychanalytique pense que la transsexualité est une question individuelle et intérieure - ignorant donc les groupes et mouvements politiques trans. Ainsi, pour certains « psys », nous aurions un « problí¨me narcissique » ou un « problí¨me de transmission fantasmatique de désirs inconscients des parents »( ) qu’il faut naturellement résoudre par la psychothérapie ou la psychanalyse - c’est-í -dire soigner tous les transsexuels en changeant ce qu’ils ont dans la tíªte pour ne pas toucher au corps. Pour d’autres « psys », nous serions « psychotiques »( ) Et pour quelques autres, nous sommes « état limite »( ). En cherchant une issue í notre souffrance, nous nous sommes « sagement » pliés í différentes formes de psychothérapies dont la plupart relí¨vent de la coercition. Or aucune psychothérapie ne nous a « aidés ». Et pour cause ! La théorie psychanalytique - sur laquelle reposent ces psychothérapies - est issue d’une pensée hétérocentrée et hétéronormative. Le sexe psychologique( ) l’identité de genre( ), le genre( ), et l’attirance amoureuse et sexuelle sont tous confondus, alors qu’ils sont indépendants les uns des autres. Par ailleurs, aucun des auteurs ne dit í quelle catégorie il appartient quand il prend la parole. L’identité trans est l’énigme í découvrir, identifier, diagnostiquer, traiter. Alors que l’identité des experts « psys » relí¨ve du privé. Mais í partir de quelle énonciation identitaire produisent-ils leur discours d’experts ? La question transsexuelle fait trí¨s souvent « effraction » chez les individus, effraction qui entraí®ne une frayeur. L’effraction est perceptible chez un interlocuteur quand il change d’attitude í l’annonce du problí¨me. Il se recule sur sa chaise, son visage change d’expression, il se ferme ou reste figé, il bégaie ou rit, ses yeux s’arrondissent ou il regarde ailleurs... Ce qui effracte, c’est l’idée míªme du changement de sexe, qu’une personne puisse demander une « mutilation »( ). Car c’est de cela qu’il s’agit pour l’interlocuteur qui, pour comprendre, tente de s’identifier í la personne transsexuelle. C’est ce qu’il ne faut surtout pas faire. Quand des auteurs sont « effractés », ils ne s’aperí§oivent pas que leur vision est déformée par la frayeur, et qu’il ne s’agit pas de la réalité transsexuelle. Cela amí¨ne également un certain nombre de nos interlocuteurs í se (re)poser la question de leur propre identité. Cette question peut les fragiliser et déclencher un rejet violent et des positions rigides quand le risque de « contagion » est trop envahissant. Les mouvements de fascination/répulsion sont toujours de mauvais conseillers. « Mes entretiens avec des hommes et surtout des femmes transsexuels m’ont permis d’expérimenter í quel point ce mouvement par lequel on doit faire varier la distance identificatoire est difficile avec eux. Pendant la premií¨re phase de mon travail, par exemple, alors que je rencontrais des femmes en demande de , et par conséquent d’abord une mastectomie, je me suis aperí§ue un soir que depuis quelque temps je m’endormais les mains posées sur ma poitrine, comme pour la protéger. Depuis, je reste curieuse : qu’arrive-t-il de cette sorte aux autres chercheurs, aux médecins, aux juges, í tous ceux qui rencontrent des transsexuels ? »( ) Patricia Mercader témoigne ici des effets de sa propre effraction devant la question transsexuelle. Ces experts « psys » pensent trouver l’origine de la transsexualité dans la petite enfance des personnes. La plupart des psychanalystes qui théorisent sur la question transsexuelle le font de faí§on réactive ou discréditent le patient. Pour illustrer mon propos, je me limiterai í quelques exemples de quelques auteurs, la place manquant pour un exposé plus exhaustif. Certains propos sont sexistes, homophobes, et transphobes. « í€ propos de la THC (Transformation hormono-chirurgicale), elle( ) continue de penser que c’est une réponse faite í une demande  ». « í€ un niveau plus profond, j’aurais du mal í considérer comme un homme celui qui ne serait pas - virtuellement - capable de me pénétrer, et je n’ai pas peur de me faire piéger dans ma vie privée par un transsexuel FM parce que le crití¨re de surface en costume d’Adam est parlant. Il n’en va pas de míªme pour mes collí¨gues hommes en face d’un transsexuel MF... Mais je me reprends et le paradigme des intersexués se présente í moi. Je peux avoir devant moi un homme sans verge de par sa naissance, je ne le ressens pas, et bien d’autres avec moi, de la míªme manií¨re qu’un homme qui s’est fait couper la verge. On le considí¨re plus naturellement comme appartenant í son sexe d’assignation qu’un transsexuel í son sexe de réassignation. Pourquoi ? »( ) Est-ce une crainte ou un fantasme que de se faire piéger par un/e transsexuel/le ? Je pourrais présenter í Colette Chiland plusieurs nouvelles femmes qu’elle ne pourrait pas ressentir autrement que comme étant femmes. « Il n’est pas question qu’un transsexuel mí¢le biologique soit féministe, il ne peut que se conformer de manií¨re caricaturale aux stéréotypes sociaux pour se faire reconnaí®tre comme femme (et vice versa). »( ) Je connais plusieurs dizaines de transsexuels des deux sexes qui sont féministes. Ils sont loin d’íªtre rares. Du fait de la pratique des « psys », nous adaptons notre discours í la théorie des « psys » afin d’obtenir les soins que nous désirons. « Ainsi, Victor a subi une mastectomie í l’étranger et y a obtenu son changement d’état civil. Mais aprí¨s la mastectomie, il est entré en psychose. En France, il s’est marié, mais doit suivre un traitement neuroleptique, ce qu’il fait avec irrégularité ; il est alors repris d’épisodes délirants. La premií¨re fois oí¹ je fais connaissance de sa femme, je suis surprise de voir arriver une trí¨s jolie femme, dont on se demande comment elle a pu épouser cet homme qui n’a l’air ni d’un homme, ni d’une femme, est obí¨se et n’a aucun charme. í€ un moment, elle parle des périodes difficiles avec son mari et dit : ( ). En effet Victor n’a eu ni ovariectomie, ni hystérectomie... »( ) Il n’a pas non plus le traitement hormonal qui lui éviterait les rí¨gles et lui donnerait un aspect viril et qui, peut-íªtre, le stabiliserait. Pourquoi une trí¨s jolie femme ne trouverait-elle pas de charme í Victor ? Pourquoi ne pourrait-elle pas l’aimer ? Quelle proposition de soins Colette Chiland a t-elle faite í Victor en dehors des neuroleptiques ? « Or, il suffit de considérer les transsexuels dans leur sexe biologique, comme tout le monde en somme, sans se convertir í ce que j’ai nommé plus haut leur hérésie, pour voir leur demande sous un tout autre angle et envisager des approches thérapeutiques bien différentes du »changement de sexe« [...] ».( ) « La crémií¨re chez laquelle vous vous fournissez est peut-íªtre pí¨re de famille. Des religieux, des médecins, des infirmiers, des employés, des petits fonctionnaires de sexe. [...] Ces hommes devenus femmes peuvent se marier, adopter des enfants, les femmes transformées en hommes font inséminer artificiellement leur épouse et sont des pí¨res tout í fait légitimes de cette progéniture ».( )

Fonctionnement des équipes médicales avec chirurgien

Les équipes médicales franí§aises avec chirurgien ont des fonctionnements problématiques que nous avons observés í travers des témoignages. En voici un résumé. o Tout traitement hormonal commencé avant l’évaluation doit íªtre interrompu. Ce n’est qu’aprí¨s l’accord de la prise en charge des soins par l’équipe médicale que le traitement hormonal pourra íªtre (re)pris. Toute personne qui (re)commence un traitement, (hormones, chirurgie esthétique...), sans l’accord de l’équipe médicale, est exclue du protocole. o Il faut compter au moins 2 ans, de suivi psychiatrique sans traitement hormonal ni opération. Durant ce suivi, les personnes passent un bilan psychologique (tests projectifs, échelle de féminité/masculinité, efficience intellectuelle) avec un psychologue clinicien, un bilan (endocrinien, sanguin, hépatique et hormonal) complet chez l’endocrinologue et un bilan chirurgical chez le chirurgien avant toute prise de décision de traitement. Ils considí¨rent que les transsexuels doivent aller jusqu’í la chirurgie (sauf l’équipe médicale de Lyon). o En général, la chirurgie est de mauvaise qualité esthétique et surtout fonctionnelle pour les deux sexes, c’est-í -dire environ 50% d’échec. Seule une minorité des transsexuels a accí¨s í ces équipes médicales (celle de Paris dit avoir traité 200 patients en 20 ans).( ) La rigidité des psychiatres et leur impossibilité í remettre en cause leur théorie est la raison de leur stagnation dans la compréhension de la transsexualité. Pour obtenir les traitements qu’ils viennent chercher, les patients leur mentent, ils se conforment í l’idée que ces psychiatres ont des transsexuels.

L’auto nomination ou la réappropriation de notre identité.

L’identité transsexuelle a été capturée et nommée par les « psys ». Ils nous rattachent í un sexe qui ne nous représente pas et que nous ne gardons pas. Nous trouvons cette manií¨re de faire irrespectueuse. Aussi nous nous sommes réappropriés notre nomination en nous désignant par notre sexe psychologique. Nous parlons de transsexuelle quand il s’agit d’une personne í conversion physique d’homme vers femme (sexe psychologique féminin), et de transsexuel quand il s’agit d’une personne í conversion physique de femme vers homme (sexe psychologique masculin). S’il faisaient ainsi, les « psys » ne nous dénieraient pas et ils ne nous discréditeraient pas. Ils tiendraient compte de notre identité réelle. Les écrits de ces experts découlent de leur frayeur, d’une méconnaissance des différents processus de transidentité et de théories hétérocentrées qui se sont érigées en « normes » au mépris des droits humains. En évoquant l’idée d’une psychopathologie, ces paroles d’experts géní¨rent des conséquences sociales et politiques pour les personnes transsexuelles, telles que leur rejet par la famille, l’entourage et par la société en général. Ces écrits montrent également une incapacité í apprendre des patients. Les positions en sont plus dogmatiques que cliniciennes ou scientifiques. C’est pour faire face aux discours de ces experts que se sont créées des associations de transsexuels remettant en cause le « savoir » dominant et sa diffusion. C’est nous les experts de ce que nous sommes. Qui peut mieux que nous dire ce que nous vivons ? En quoi peuvent-ils dire mieux que nous ce qui est bien pour nous ? Ils prétendent que leur vision du monde est la seule qui soit vraie. En quoi leur vision du monde est-elle plus juste que la ní´tre ?



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Mise en ligne le : 26 avril 2005



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